• Mianda

Madame Chlore déconne (chapitres 1 à 3)

Dernière mise à jour : 8 mars 2020

Chapitre I

L’arrivée de Madame Chlore


Il était une fois une laborantine du nom de Madame Chlore. Elle avait fait ses études de chimie expérimentale à Paris et s’était vue attribué le Prix Nobel mille neuf cent quatre-vingt-neuf de chimie. Ses travaux sur l’adaptation des espèces tropicales avaient parcourus le monde.

Un jour, une tempête tropicale du nom de Fugo ravagea l’île des Lentilles. La végétation locale avait été décimée.

Tout de suite, un Sommet Humanitaire d’Urgence avait été convoqué. Madame Chlore allait partir sur l’île pour la repeupler de sa végétation.

Partout sur l’île des Lentilles, des cours de chimie étaient organisés. Les salles de classe étaient suréquipées : éprouvettes, tubes, microscopes, frigidaires, distillateurs, gants, blouses, lampes torches, bacs en plastique, plaquettes de verre…

Les lentillais allaient bientôt devenir de véritables laborantins, quoiqu’ils aient déjà une bonne culture de la nature héritée de leurs grands-parents et de l’époque d’avant.

Les lentillais étaient confiants. L’île allait de l’avant. Et déjà quelques plants grandissaient dans les champs. Les lentillais étaient joyeux. Les oiseaux revenaient, le soleil brillait, les arbres fleurissaient et les fruits mûrissaient.

Bien des remèdes existaient, bien des potions circulaient mais leurs effets restaient discrets face à la science de l’efficience.

Madame Chlore avait proposé un plan de repeuplement en utilisant comme solution le biomax fertilisant. Madame Chlore était efficace. Les résultats étaient tangibles : quinze mille personnes formées, cent hectares cultivés, deux tonnes de biomax distribués.

« Voyez comme c’est efficace ! Votre terre a besoin de biomax ! Allez, aspergez vos terres et admirez pousser vos bananiers, vos manguiers, vos ignames, vos cannes à sucre... Vous produirez plus que jamais ! »

Madame Chlore était acclamée. Une chanson lui était même dédiée :

« Madame Chlore, Madame Chlore, ta présence vaut de l’or ! Madame Chlore, Madame Chlore et nos fleurs vont éclore… »

Partout où elle allait on la félicitait. Les planteurs de bananes étaient ses plus grands fans. A côté les maraîchers restaient plus réservés.

L’île verdissait à nouveau. Le biomax coulait à flots...


Chapitre II

Une solution empoisonnée


Quelques semaines passèrent et des nouvelles arrivèrent. Déjà un nouvel air soufflait sur toutes les terres.

Un groupe de réfractaires s’était organisé. Il s’appelait le SKP (en créole : es nou ké pé ; en français : rescapé ; en anglais : escape). Ce groupe réunissait des herboristes, des paysans, des pharmaciens, des maraîchers, des agriculteurs et des médecins.

Voici l’expérience que le groupe mena pendant deux mois:

Sur un écosystème vierge constitué d’une population de mille individus d’arbres, plantes, fleurs, et champignons, deux cents échantillons sélectionnés de manière aléatoire avaient été répartis dans quatre environnements différents : le premier exposé à la solution biomax, le deuxième exposé à une variation de la solution biomax, le troisième exposé à l’énergie biomasse et le dernier laissé à son état naturel jouant le rôle de référent.

Voici ce que le SKP observa à l’issue de l’expérience:

Dans cent pour cent des cas, les échantillons exposés à la solution biomax développaient dans les dix à vingt semaines après l’exposition des caractéristiques difformes, siamoises voire même mutantes avec un fort potentiel toxique.

Dans quatre-vingt pour cent des cas, les échantillons exposés à une variation de la solution biomax développaient dans les dix à vingt semaines après l’exposition des caractéristiques difformes et siamoises avec un potentiel toxique moyen.

L’équipe avait également identifié que les individus n’ayant pas été exposés au biomax mais ayant eu un contact avec les individus exposés avaient une chance sur quatre de développer une malformation ou des caractères toxiques dans les trois à quatre semaines après le contact.

Les individus exposés à l’énergie biomasse et laissés à l’état naturel étaient sains.

Ces résultats étaient alarmants.

L’équipe du SKP avait bien essayé de prévenir la population, les autorités et mêmes les usines de biomax. Personne ne lui faisait cas.

Elle avait même demandé à rencontrer Madame Chlore en personne. Elle accepta mais ne lui donna aucun crédit pour le motif suivant :

« Mes zanmi, vos études n’ont pas été réalisées par une organisation scientifique reconnue par l’Etat et n’ont qu’une valeur empirique ; laquelle de surcroît est basée sur des échantillons non représentatifs de l’entièreté de la population. »

Étrangement, l’équipe reçut depuis lors exactement la même réponse de toutes les autres institutions à qui elle s’adressa.


Chapitre III

Un scandale national


Hélas, hélas ! Ce qui devait arriver arriva. La vérité éclata.

Déjà, on commençait à observer des comportements animaux anormaux. Les oiseaux étaient déréglés. Les insectes proliféraient. La pluie tombait de manière répétée et accélérée. Le taux d’humidité avait doublé. L’évapotranspiration des herbacés laissait des tissus boueux malodorants sur le sol. L’air puait le corossol avarié. Bref la terre était malade.

Les gens commencèrent à s’inquiéter. Les enfants cessaient de chanter. Les fruits étaient déformés. Les arbres poussaient avec deux pieds. Des épines sortaient de la peau des fruits. Les quénettes, icaques, mangues, fruits de la passion étaient infectés. Les bananes se dédoublaient. Les racines, ignames, maniocs, patates douces et même les fruits à pain se trouvaient remplis de trous… ils devenaient insipides ou trop acides. Les fruits et légumes étaient incomestibles.

C’était la panique. L’équipe du SKP diffusait la nouvelle par la presse locale qui fût bientôt censurée. Puis la nouvelle se répandit à la télé, à la radio, et l’affaire devint vite nationale.

Les lentillais protestaient. Les usines biomax étaient prises d’assaut. C’était le chaos. Madame Chlore en sursaut devenait folle de rage. Comment allait-elle écouler tous ces stocks qu’elle avait commandés ? Quelles pertes allait-elle devoir assumer ?

Sous la pression de la population qui faisait face à la répression, elle fut obligée de répliquer :

« Du calme, du calme mes zanmi. Ce n’est rien. Tout va s’arranger. Vous ne devez pas vous inquiéter. Je suis en train de travailler sur une version améliorée. Dès que j’aurai terminé tout va s’arranger, vous verrez. En attendant, mangez, buvez ! Rien ne va vous arriver, je peux vous l’assurer. Mes produits sont sans danger. »

Le Préfet dans la foulée tenta de rassurer :

« Mesdames et Messieurs, l’heure est grave. Si je me tiens devant vous aujourd’hui, c’est que je vous comprends. Je suis moi-même concerné. Le Conseil régional et moi-même vous adressons tout notre soutien et notre considération face à la situation difficile devant laquelle vous vous trouvez. D’abord frappés par le cyclone Fugo, nous devons maintenant faire face à une catastrophe environnementale. Sachez que vous n’êtes pas seuls. Le Conseil régional, les maires de toutes les communes et moi-même nous sommes réunis aujourd’hui afin de faire état de la situation et mettre en place des solutions pour la sécurité de notre nation. Nous allons acheminer, avec l’aide du Gouvernement, des collectivités territoriales et des partenaires associatifs des denrées alimentaires le temps de sauver notre terre. »

Le Gouvernement fut interpellé et décida de convoquer une réunion de conciliation...



Illustration: Marylis Maréchaux


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